C'est
quand même bien peu de dire que Toulon est une belle ville. Placée
sous la protection de l'auguste Faron, qui jette son oeil vert
vigilant et bienveillant sur cette étroite bande citadine plongeant
ensuite vers l'infini de la plus belle rade d'Europe, on s'étonne
qu'elle puisse, aussi bien, incarner la souffrance. Elle arbore
pourtant fièrement ses couleurs. Le jaune du soleil, l'or du ciel,
celui qui veille, aux côtés du mont, sur cette épatante lumière
qui éclaire la ville quasiment toute l'année. Le bleu de ce ciel
obstiné qui s'impose d'azur de l'aube au crépuscule, où d'infinies
étoiles l'incrustent de diamants. Je ne souhaiterais pas à mon pire
ennemi -si j'en avais- de vivre ailleurs qu'à Toulon !
Mais
alors, vous demanderez-vous, qu'est-ce qui cloche à Toulon ? Ben
rien … Ah si ! Je viens d'entendre derrière moi, une voix perfide
et anonyme, me répondre : les Toulonnais. Alors là, attention ! Je
ne tolèrerai aucun discours allusif sur la dégénérescence de la
race -et de la rade-. Et même si je n'ai pas eu la chance d'y
naître, j'ai vécu plus de temps ici que partout ailleurs, je suis
donc plus toulonnais qu'un homme de 29 ans, né à Font-Pré. Bon,
je ne vais quand même pas le mentionner sur ma carte de visite, ni
moins encore m'en vanter, d'ailleurs il y en a suffisamment sur
place, qui font cela impeccablement !
Non,
ce qui m'a fait reprendre conscience de la pure beauté de cette
ville, c'est notre sortie en couple, mardi soir à l'Opéra -ou au
grand Théâtre car les deux se disent je crois-. Hors mis la place
Lambert, peut-être, qui mériterait un classement immédiat à
l'UNESCO, il n'existe probablement plus bel endroit au monde que ce
boulevard de Strasbourg dont l'éclatante blancheur, s'adoucit à la
nuit sous la caresse de lumières jaunes. Au milieu, éclate donc cet
Opéra flamboyant comme une ouverture de Rossini. On y pénètre
alors avec la même solennité, teintée de timidité, comme écrasé
-en tout cas dominé- par cette sobriété monumentale.
Nous
y croisons quelques artistes, des pdg, des internationaux, des ténors
du barreau et des barytons du scalpel. On se sent un peu dérisoires
au milieu d'une élite qui, comme un long vol de chauve-souris,
déferle la nuit d'on ne sait où, tandis que la plus belle ville du
monde se transforme, le jour, en coquille vide. Et en effet on se
sent peu de chose, lorsque la société évacue le parking Liberté.
Les BM, les Merco, les Audi, version cabriolet pour ces dames en
vison, façon 4X4 avec pare-buffle pour les messieurs à cigare.
Ouf, me disais-je en moi-même, les socialos ne leur ont donc pas
tout pris...
Ce
soir, on donnait la Flûte. De Mozart. L'oeuvre majeure, majuscule, est
l'une des toutes dernières du prodige qui, venant à peine de
naître, n'allait pas tarder à rejoindre le cortège de l'éternité
dans un Requiem forcément inachevé... La Flûte enchantée, vous
savez, c'est cet Opéra où la Reine de la nuit se lance dans une
sorte de vocalise incantatoire improbable et totalement virtuose.
Las, on lisait dans Var Larynx que la soprano américaine
avait la corde chevrotante ! Il faudra que l'on réécoute ça, parce
qu'avec une bonne, qu'est-ce que ça doit être !
C'est
l'histoire d'une initiation maçonnique, celle de Tamino qui avec son
encombrant compagnon de route -Papageno- doit réussir l'épreuve
d'intronisation organisée par le grand maître Sarastro, pour
mériter la main de Pamina, qu'il a lui même soustrait de l'emprise
équivoque de sa maman, Reine de la nuit. Ça a l'air un peu
compliqué comme ça, mais, rassurez-vous... ça l'est ! Surtout en
allemand.
Mais
alors qu'est-ce que c'est beau ! Tenez, on en pleurerait. Ou se
ferait frère. Pour rouler en BM. Parce que le coup du parking, tout
à l'heure, c'était ça. On ne se rend pas aux premières loges de
l'opéra en Twingo ni en bleu de travail... Mais attention, je ne
dénigre pas. J'ai, moi même de nombreux amis franc-macs.
D'ailleurs, dans cette somptueuse cité si tu n'as pas quelques amis
initiés, eh bien c'est simple, tu n'as pas d'amis ! Mais ne comptez
pas sur moi pour vous dire si j'en suis. D'ailleurs on m'a bien
recommandé de garder le silence. A l'instar de Papageno...
Enfin
voilà, tout ça pour vous dire que nous passâmes une somptueuse
soirée dans l'un des plus beaux endroits de la terre. Ce monument
édifié par M. Garnier, dix ans avant celui qu'il bâtit à Paris
sous son nom, reste aussi une merveille d'acoustique. La toile
marouflée de Louis Duveau, fresque de 15 mètres sous la coupole,
les anges soutenant les candélabres, les tentures et les ors, font
de l'intérieur du théâtre quasiment l'égal de son architecture
extérieure devant laquelle, en bon toulonnais, Raimu trône,
plastronne même, fièrement.
Nous
assistions, avec Marie, à notre premier Opéra. Nous fêtions là,
nos trente-cinq ans de mariage. Et attention à celui qui viendrait
à dire, qu'après tout ce temps, ma flûte est forcément
désenchantée...
Jaco
J'adresse mes
amicales salutations à Claude-Henri, l'heureux directeur du temple de
la musique, ainsi qu'à Sylvie et Patrice, nos fidèles violon et
contrebasse
la flûte enchantée de l'Aveyron
Et
un grand merci à mon ancien confrère et ami, René (G) dont la
plume et les indiscrétions d'ovalie ont agrémenté la lecture de
Nice Matin pendant fort longtemps. Il était un peu le Tamino de
notre maître à tous, le Grand Raymond (B) chantre du RCT et de
l'Opéra. Mais il défend toujours avec la même énergie cette ville de Toulon qu'il fait encore visiter -photo ci-dessous-. Sous sa sublime crinière blanche, bout encore cet esprit
potache et goguenard. Comme nous le cultivons ici, sans prétention
aucune...
« Vous
prenez un ancien journaliste, accroché au rugby en général et au
R.C.T en particulier. Vous y ajoutez quelques miettes du R.C.H
avec quelques touches de safran à la manière du mec bonnard de Dédé
Véran. Sur la partition, un superbe Sarastro, bien constitué, à la
voix solide et solennelle. A ses côtés, deux amants que vous
découvrirez en bouche avec des sensualités et des recherches
existentielles. Agrémenter le tout avec un Papageno irresistible et
une Papagena qui vous laissera baba dès lors qu'elle aura levé son
masque de vieillarde.
Dans
tous ces symboles, la Reine de la Nuit vous éblouira avec ses
variations superbes comme toutes ces olives noires qui remplissent la
Provence et la Méditerranée. Trois belles fleurettes vous
dérouteront avec leurs salades exotiques tandis que les parfums
d'orient seront là avec quelques grains de coriandre et beaucoup de
tapenade.Dans cet univers maçonnique où la numérologie est symbolique jusqu'au chiffre 7 et les triangles associés en étoile, vous servirez l'ensemble en toute fraternité en n'oubliant pas d'aimer l'aligot, le cassoulet et les tripous....Sans oublier que les rad- socs du Sud Ouest aiment bien la Flûte Enchantée et son symbolisme...Amicalement et au plaisir de venir à Aubrac sur Mer.



























